Avec ma morve verte fluo? Mes glaires gélatineux couleur poumons sales? Mes yeux de lapin qui aurait chopé une myxomatose carabinée… Avec et malgré tout ça, dis mon amour, tu miasmes quand même ?
T’as intérêt ! Parce que moi je te miasmerai même cul-de-jatte, avec le moignon mal épilé, je te miasmerai encore plus fort si t’étais incontinent, si tu bégayais et même si tu recyclais pas les bouteilles. Quoi que. Je sais pas en fait. On est facilement dégoûté des trucs en tout genre qui sortent de l’autre, non?
Par exemple, le vomi. Ça faisait longtemps. Bah oui, le vomi - qui peut affirmer ressentir un élan d’amour en voyant son conjoint (ou jointe) dégobiller dans l’évier? Qui lui tient les cheveux en attendant que ça passe, comme nos mères le faisaient - parce qu’y a rien qui dégoûte une mère, elles ont l’altruisme aigu. Nan, nous qui sommes justes des gens normaux, ni des mamans, ni des infirmières, on ne tient pas les cheveux de nos amants qui vomissent. On leur pose un Rennie sur le coin de la table et on file voir le dernier Brad Pitt. Au moins lui, il gerbe jamais. Ou alors en anglais, et ça c’est cool.
On a beau dire, c’est dur le couple, surtout quand le corps s’en mêle. Tout ce qui sort, qui rentre, qui gicle, faut l’apprivoiser ce bordel ! Et pourtant, depuis la naissance on est habitués aux trucs dégueux. On débarque sur terre en se faufilant par un orifice obscure, imbibés de sang, de caillots coagulés, du placenta dans les tiffs et parfois même couverts de crotte. Ça devrait immuniser contre la propreté ce genre d’entrée en scène. Plus tard, ça s’aggrave : grandir au ras du sol, les mains là où les grands posent les pieds, où les chiens s’auto-fellationnent, puis les mains dans la bouche… Les lèvres vissées à un mamelon lacté, la couche lourde de nos petits boyaux… c’est beau un bébé, ça sent bon les organes à l’air libre ! “Mais après ça s’arrange…” Vous avez oublié l’acné purulente de nos 16 ans? Les pollutions nocturnes qui laissent le caleçon un peu collant et de jolies traces sur les draps de maman. Comment oublier nos cheveux gras d’ados torturés, pourquoi renier ces tonnes de crottes de nez décollées avec jouissance de nos narines constellées de points noirs ! Et pourtant on les tolère toutes ces déjections, ces expressions immondes de notre petit corps. On les occulte, parfois même on les aime : parce qu’elles viennent de nous.
Et nous revoila au problème de base : comment survivre face au corps de l’autre? Les premiers mois, ça passe, quand il rote après un Kebab, on trouve ça “chou”. Quand elle lâche un pet sous la couette, ils font comme si le matelas grinçait. On peut toujours philosopher, décortiquer l’amour avec des beaux mots, en vrai on est des corps, un point c’est tout. Des ongles qui poussent et se cernent de noir, des petites boulettes de chaussette entre les doigts de pieds, des crottes d’oeil, des boutons dans le dos… Et ouais les mecs, on a beau être des filles, des princesses au coeur tendre, on a aussi des reflux gastro-oesophagiens. Il faut une bonne dose de Breeze pour faire tenir une relation. L’amour dure trois ans - et après? Soirées suppo et échange de miasmes au coi du feu? Je ne veux même pas imaginer quand on sera vieux avec des fuites partout… Et pourtant c’est ce même corps qui nous fait perdre la tête. C’est lui qui frissonne sous la paume de l’autre. Bref! Heureusement que notre âme est entourée de chaire !
Tout ça pour dire que depuis dix jours, je crache mes bronches et qu’il faut vraiment être Superman pour continuer à m’aimer. Le plus rageant c’est pas d’être mourante, c’est que les autres ne le soient pas aussi. De voir tous ces gens bien portants autour de moi, ça me donne envie de leur éternuer en pleine figure. Alors voila, à défaut de vous refiler ma crève, je voulais vous dégoûter un peu.