Laisse pas traîner ton fil
Il y a quelques mois j’étais à un dîner avec des amis de mon John. Je m’étais faite jolie mais pas trop, pour ne pas paraître futile (de toute façon, j’ai un potentiel limité), je surveillais mon langage, essayais d’être drôle mais pas lourde, intelligente mais pas snob, bref ! C’était le dîner-test, si vous voyez ce que je veux dire, “Le” dîner de présentation de la nouvelle amoureuse aux meilleurs-amis-inséparables-qu’on-connait-depuis-dix-ans-et-qu’il-va-falloir-séduire-si-on-veut-continuer-cette- relation-sous-de-bons-hospices ! Grosse pression, mains moites et tout le tralala.
“Tu vas voir, ils sont super. C’est vraiment des gens qui comptent pour moi. J’espère que tu vas les aimer.
- Oh tu sais moi j’aime personne hein, et puis surtout je suis sûre que tout le monde me déteste…
-Mais non, ta mère t’aime bien, y’a de l’espoir.”
Nous voila donc à table. Ils ont l’air confiants. Ils parlent, ils boivent et se donnent des nouvelles. Moi je gigote d’une fesse sur l’autre, aussi à l’aise que dans ces rêves où tu te retrouves tout nu dans la cour de récrée, avec une tongue à la main et le lycée entier qui te jette des flacons de tipex au visage - ce qui est méchant parce que ça fait mal. Et s’ils me trouvaient bizarre? Pire, s’ils me trouvaient banale? Est-ce que je dois manger de bon appétit au risque de passer pour une boulimique, ou au contraire picorer dans mon assiette, quitte à incarner cette fille introvertie avec des désordres alimentaires et une libido carrément atrophiée que je ne suis pas? Comment faire pour avoir l’air crédible - ils ont tous de “vrais” boulots, ils sont sympa, ils gagnent leur vie comme des Grands et y’en a même qui bossent dans la bd… Pitié, qu’ils ne me demandent pas ce que je fais, pitié…
“Alors Lolita, qu’est-ce que tu fais dans la vie?
- Merde heu, j’veux dire, comment dire, heu merde (ça y’est, ils vont croire que j’ai le syndrome de Tourette) J’écris des livres pour traumatiser les enfants, je dessine des lapins mais en fait c’est pas des vrais lapins c’est des gens habillés en lapins, je fais une bd avec un ami dépressif, des personnages hystériques et un Dark Vadox qui a un micro-pénis et je vais me mettre au Krav-Maga quand j’aurai décidé de redevenir sportive mais pour l’instant je suis en phase lapins parce qu’ils sont tout autour de nous…”
Maintenant, c’est sûr, ils me détestent. Pourquoi j’ai toujours besoin de parler de foutus lapins à des inconnus tout à fait normaux ?!
“Ah, toi c’est des lapins que tu vois partout?
- Heu… Quoi? C’est à dire? Un peu oui ça m’arrive. Mais c’est parce que j’en ai tué vingt sept étant enfant…
-Bah moi j’ai un fil dans le dos.
-Que…quoi?
-Depuis que je suis gamin je sens que j’ai un long fil dans mon dos et je le traîne partout où je vais, je contourne les chaises pour qu’il ne se prenne pas dedans, je zig-zague entre les gens pour qu’ils ne l’écrasent pas, j’en prends soin de mon fil. Je me le roule sous le bras quand je pars en voyage et…
-Et il est relié à quoi ton fil?
-Je sais pas.
-Et comment tu fais quand tu prends l’avion?
-Il est très long.
-Il s’est jamais cassé? T’as pas peur qu’il s’emmêle et que tu ne puisse plus avancer? Si ça se trouve mes lapins sont en train de ronger ton fil à l’instant même, je suis vraiment désolée !
-Pas de problème, il est ultra-résistant.
-… Je peux avoir un fil moi aussi…?
-Bah oui, je crois… Chacun le sien…”
Bizarrement, à partir de là je me suis senti tout à fait détendue. Le dîner-test s’est très bien terminé, j’ai même pris un dessert sans me demander si ça faisait Bouli ou Ano, frustrée ou nympho. Pourquoi se faire toute une montagne d’un simple dîner - il suffit de trouver le fil rouge qui nous relie tous pour que ça se passe bien. On est pas des sauvages !
Sur le chemin du retour, assise à l’arrière du scooter de mon John, j’ai laissé le vent nocturne chiffonner mes pensées.
“Alors? Tu les trouves comment mes amis?
-Extraordinaires!
-Carrément?
-Ouais, complètement timbrés !”
Et j’ai senti dans mon dos pousser le petit fil. Il flottait déjà dans l’air de Paris, prêt à grandir et à s’allonger pour tisser des liens entre toutes ces nouvelles personnes et les anciennes. Il pousse encore et se développe pour me rappeler d’où je viens, il dessine ma route comme une racine soyeuse et incassable qui me maintient à terre, qui me lie aux autres en s’emberlificotant dans leurs jambes. J’ai un fil maintenant, et ça change la vie !





