Entre Totoro et Jack l’Éventreur, y’a bien un créneau?
Est-ce qu’on vous a déjà traité d’OVNI ? Moi oui, à peu près cinq fois depuis six mois. Et encore, je ne vous parle que du domaine professionnel; dans le privé j’ai eu droit à bien pire (”romantique”, “Yoyo”, etc).
Il parait que mon second livre est “inclassable”, trop “trash” pour les enfants, trop simple pour les ados. Ça doit être une façon gentille de me dire qu’en travaillant une dizaine d’années à sa réécriture, peut-être qu’il passera le second comité de lecture chez Gallimard ou ailleurs. Mais bon, c’est pas le sujet.
La vraie question, celle qui me turlupine jour et nuit et empêche mes petites cellules de se régénérer dans le sommeil (je ne suis plus de première fraîcheur, faut l’admettre), donc, la vraie question serait plutôt celle-ci : Suis-je vouée à être un OVNI ridé? Où est ma place dans le paysage artistique ? Qui est l’imbécile psychorigide qui a décrété qu’on ne devait rentrer que dans une seule case ? Enfant, ado, adulte, trash, niais, tendre ou poétique : est-ce interdit d’avoir le cul entre deux chaises et d’aimer ça ?
Ça fait plus d’une question, je vous l’accorde, mais l’heure est grave.
Déjà, dans l’utérus de ma mère, j’étais censé être un mec. Un p’tit Pierrot, un gars avec des croûtes aux genoux et un zizi pour pisser loin. Alors forcément, quand on sort et qu’on réalise qu’on est juste une fille aux cheveux noirs comme une chinoise alors que nos deux parents sont blonds comme la Leffe, ça aide pas à trouver sa place.
Plus tard, ça s’est aggravé. Quand on jouait au Docteur avec Arthur et Zoé, c’était moi le psychiatre, quand Rita avait des Barbies, je mâchouillais leurs chaussures et dressais les coccinelles du square en les séquestrant dans des boites d’allumettes. Dans les bus, j’avais le mal de mer, l’école j’adorais ça, surtout les pois chiche - en manteau noir à la plage, à bouffer la neige imbibée de pisse de yak sur les pistes de ski, j’ai même réussi à me trouer la membrane inter-maxillaire avec un touilleur à coca et à me faire virer des urgences, parce qu’ils considéraient que c’était du ressort des Alcooliques Anonymes, alors que j’avais 12 ans.
Avec l’âge, ça s’est enkysté.
En 1998, après avoir lamentablement obtenu mon Baccalauréat malgrè des tentatives désepérées pour le rater et passer une année de plus avec mon prof’ de philo, je m’inscris en psycho à Jussieu.
Après trois mois de manifs contre l’amiante, auxquelles je n’assiste pas à cause de mes propres “manifestations” intérieures (manquerait plus que j’attrape un cancer du double plafond en plus du Bac), les cours commencent enfin. Je me traine jusqu’à l’amphithêatre bondé, plisse les yeux pour mieux entendre ce que dit le prof (c’est dur vu ma miopie) et parviens finalement à saisir quelques phrases :
“Jeunes novices en psychanalyse, espoirs de la France, cette année nous allons étudier l’analyse des rêves…”
Cool, je vais enfin comprendre pourquoi Hitler et Philippe Candeloro hantent mes nuits.
“… Et plus précisément, le symbole des DENTS dans nos rêves!”
Un an à parler de pré-molaires pour en arriver certainement à la conclusion que le rêve est une tissu insaisissable et qu’aucun dentiste onirique n’a jamais soigné d’abscé de l’âme. Un an à dépuceler un seul symbole et c’est même pas le couteau ou le serpent? Tout ça pour m’entendre dire que ma place n’est pas derrière un bureau, mais sur le divan…
Sans hésiter, je fuis les bancs de la fac pour ceux (un peu plus honnéreux) d’une préstigieuse école de dessin Parisienne. On est 90 par ateliers, la parité est “presque” respectée : 80 filles pour 10 garçons. À l’époque j’avais les cheveux rouges et un manteau en poils de bison; ce look “archi-étudié” à dû attirer l’oeil de la punk du cours qui s’avance vers moi en montrant ses potes d’un doigt usé par l’émiettage de Haschisch : “On te trouve cool, si ça t’dit tu peux faire partie de notre groupe. Tous les mardis soirs, on se réuni pour dessiner nos pieds, ça serait top que tu viennes…
-Ouais bah ouais (c’est comme ça qu’on parle punk), peut-être…”
Inutile de dire que je ne l’ai jamais rappelée. Il faut que je connaisse les gens depuis dix ans et qu’on ait mangé des fourmis ensemble pour que je leur montre mes pieds. De toute façon cette école est pourrie. J’ai 4 sur 20 en croquis de nu, parce que la pudeur protestant (je ne suis ni l’un ni l’autre!) m’empêche de mater le modèle. Pire : quand j’emprunte sa gomme mie de pain à une fille, elle le note aussitôt dans son calepin -heure et nom de famille à l’appui-, au cas où je me barrerais avec en hurlant “J’t'ai bien eu ah ah ah !”
Une fois de plus, j’ai pas ma place. Pas assez punk, pas assez Bourge. De toute façon, ce que j’aime moi c’est les dessins qui bougent.
Suivent trois années d’école de cinéma qui m’ont permis de comprendre que je n’étais ni Lelouche ni Kieslowski, ou alors la progéniture stérile de leurs ébats amoureux et ça, c’est moche.
Puis une année d’errances Vietnamienne, Canadienne, Cambodgienne, à chercher un endroit où je me sente chez moi, alors que j’avais déjà un chez moi, mais ne le voyais pas encore.
Et puis Montréal et “Les cendres de maman”. Alors c’était ça? Depuis des années je tournais autour de moi-même sans oser m’avouer que ce que j’aime c’est écrire… Peut-être qu’il y a une petite place pour moi cette fois-ci. Peut-être aussi que je porte la pouasse…
Le jour de la sortie du livre en France, mon éditeur Québecois décède d’une crise cardiaque.
Ce n’est pas seulement un éditeur qui s’en va, c’est aussi le premier à m’avoir dit de “m’assoire là!”, que c’était ici qu’était ma vie.
En y réfléchissant bien, je sais où elle est ma place. Le cul entre deux chaises, OVNI jusqu’au bout des orteils, un peu Sblorf et un peu trash en même temps. Comme vous quoi. Et merde à ceux qui veulent nous mettre dans des cases.
C’était ma chronix démago - ça fait du bien putain !





