Près de l’arbre aux fleurs roses
Ma Mamie.
Je te revois quand j’avais cinq ans, à l’époque où les cousins et cousines venaient passer le week-end chez Papi et toi. Une grand-mère super canon avec un air de Jeanne Moreau… On avait un rituel toutes les deux. Tu me mettais dans une bassine pour me laver et à chaque fois, la tête pleine de mousse en petite fille inquiète, je te posais la même question : “On s’aime nous, hein Mamie?” Et toi tu me répondais “Mais oui on s’aime ma chérie. On s’aime fort fort fort!”
Pendant ce temps-là, Papi jurait contre une étagère qui ne voulait pas tenir au mur et tu l’engueulais parce qu’il ne fallait pas qu’on apprenne des gros mots. Mais les gros mots on les connaissait déjà, pis on aimait ça. Comme on aimait l’odeur du tabac brun de Papi, sa blouse bleue élimée, les bonbons acidulé que tu nous offrais pour le goûter. Chez vous c’était les cerises cueillies sur l’arbre du jardin, les descentes d’escaliers en trombes et sur les fesses, la chambre de notre oncle remplie de posters d’Iron Maiden qui nous faisaient faire des cauchemars. Mais on n’avait pas peur, parce que tu étais là pour nous lire des histoires anti-Iron Maden.
Je te revois plus tard, dévorant les livres et m’en conseillant certains. Je n’ai pas pu tout lire, tu sais, mais je vais me rattraper. Maintenant que ta bibliothèque est un peu à nous. Jusqu’au bout tu as lu. Il y a encore un mois tu finissais une trilogie suédoise que je t’avais offerte -malgré les 500 dernières pages un peu chiantes. Désolée, tu lis plus vite que moi.
Ma Mamie, je te revois danser le Rock n’roll au mariage de ta fille. Vachement plus cool que notre danse de jeunes mal dans leurs peaux ! Je te revois notant les dvd que tu avais prêtés à l’un d’entre nous et qu’on oubliait toujours de te rendre. Enfin, surtout moi. Tu en avais tellement. Chez toi c’était la plaque tournante du dvd, un marché noir familiale ultra fourni ! Je te revois au Mc Do, où je t’avais traînée avec mon autre grand-mère -ta meilleure amie, celle avec qui tu passais des heures au téléphone à parler de nos deux familles-, mangeant ton hamburger à la fourchette. Je te revois en vacances, avec maman, toutes les trois sur le ponton à regarder la mer et les petites traces des crabes sur le sable. Trois générations de filles, un peu Corses, Italiennes, Espagnoles, descendantes d’un arrière grand-père venu de Mongolie on ne sait comment ni pourquoi. Mille fois je t’ai demandé de me raconter l’histoire de ton père, et mille fois j’ai oublié ce que tu me disais. Peut-être pour avoir un prétexte pour te le redemander, peut-être parce que ce que j’aimais finalement c’était que tu me racontes ta jeunesse.
Alors aujourd’hui, même si tu n’es plus là pour répondre à mes questions, je peux t’affirmer ma Mamie que oui, on s’aime. On s’aime fort fort fort. Et c’est pas prêt de disparaître sous la pierre et les fleurs. Je ne sais pas trop où tu es, parce que je ne sais pas trop en quoi je crois… Dans un petit coin de ciel ou un petit coin de terre… Mais je sais que tu resteras toujours dans un gros coin de mon coeur et de ma mémoire. Et si demain j’ai un enfant, une bassine et des histoires de famille à raconter, c’est la tienne que je raconterai en premier. Ma Mamie.
H’Mong

Hello les Sblorfers! Désolée pour cette absence de chronix mais j’étais toute occupée à préparer un voyage au Vietnam. Je devais y aller pour la Fondation Malone qui s’occupe d’aider les enfants à travers le monde. Projets ambitieux et vertigineux ! Malheureusement, pour des raisons familiales, j’ai dû annuler, mais ça veut dire que les chronix vont reprendre. Une petite photo des H’Mong du nord du Vietnam pour la route. C’est chez eux que je me rendais, afin d’essayer de créer un terrain d’entente entre eux et les Vietnamiens et d’agrandir la petite école de Sapa. Un jour je vous raconterai tout ça! La photo m’a été donnée par Lo Thi Gôm, mon amie “de là-bas”. Sur le Polaroïd, elle tient un petit paquet de tissus sous le bras. Voilou!
Shining !
Y’a des immeubles sympa, où l’ambiance est cordiale, où il est même possible d’aller boire des pots chez ses voisins. Des immeubles tranquilles, où les mouches elles-même se fatiguent avec le vrombissement de leurs ailes. Y’a des immeubles bordéliques, où chacun y va de sa mélodie, où ça gueule et ça crie à tous les étages, mais où tout le monde s’en fout parce que personne n’entend.
Partout, dans chaque quartier, chaque recoin de chaque ville, y’a des gens qui vivent les uns au dessus des autres et qui survivent à ça.
Et puis y’a mon immeuble. De l’extérieur, il fait bonne figure. Il se tient bien droit face au cimetière, propre sur lui, presque classé parce qu’une jeune fille rangée y a écrit ses mémoires. Les fenêtres des années trente branlent un peu, laissent passer des courants d’air -juste assez pour refiler une conjonctivite à un chat-, mais en gros, c’est un immeuble banal, comme il y en a mille dans Paris.
Et pourtant. Au rez-de-chaussée de cet édifice maléfique vit la gardienne du temple, Madame Petitrideau. Impossible de traverser le hall sans qu’elle soit au courant. Comme je n’aime pas qu’on soit au courant de tout mes déplacements, j’ai essayé d’esquiver le regard indiscret en ouvrant la porte tout doucement, sans la faire grincer, mais ça me prenait dix minutes pour rentrer dans l’immeuble; j’ai marché sur le bout des orteils, je me suis accroupie en passant sous sa fenêtre, mais rien n’y a fait : aucun va-et-vient ne lui échappe ! Ce manège n’a servi qu’à déclarer une guerre ouverte entre elle et moi. Grand match Parano Versus Fouineuse ! Résultat, Madame Petitrideau, qui a ses relations à la Post, m’a éliminée petit à petit de la liste des habitants de mon immeuble. À présent, les lettres retournent au guichet avec la mention “N’habite plus à cette adresse” et officiellement, le seul qui vit dans mon appart’, c’est John !
Au premier étage il y a une Japonaise étrange, qui ne sort jamais de chez elle et qui n’a aucun meuble à part des plantes. De la cour, quand je grimpe un peu sur le pot de fleur en m’agrippant au rebord, j’aperçois ses fenêtres. On dirait qu’elle vit dans une jungle poussiéreuse. Chaque feuille est recouverte d’une épaisse couche de crasse, des lianes tombent des appliques et l’éclairage est au néon. Parfois j’imagine qu’elle est agoraphobe, qu’elle s’ennuie des forets du Kyushu. Parfois aussi, elle est dealeuse de drogue et camoufle son cannabis au milieu des bambous et autres plantes en pot. Madame Ficus n’est pas méchante, mais bizarre quand même.
Dans l’appartement à côté du mien, je crois qu’il y a une secte. Le soir j’entends des bruits étranges, comme des cris de poules et des versets psalmodiés. Depuis six ans que je vis ici, jamais je n’ai vu mes voisins. Pas une seule fois je ne les ai entendu rentrer, croisés dans les couloirs ou aperçus dans le hall. Pourtant je guette. J’aime bien être au courant de tous les va-et-vient.
Au dessus de chez moi, il y a une dame rondelette qui ressemble à une poule. Elle se promène toute la journée avec ses talons aiguilles, KLAK! KLAK ! sur le carrelage pour passer l’aspirateur, KLAK! KLAK! sur le carrelage pour donner à manger au chien, TSSHIK ! TSSHIK! les griffes du caniche sur le carrelage pour éviter l’aspirateur, TSSHIK! TSHIK! les griffes du caniche sur le carrelage pour fuir l’adolescent à la voix qui mue. “MmmaAaMmmaaheuu ! Allez steupl’, j’peux aller voir mes potes ce SOOiiir !” (Imaginez une voix d’ado mutant en pleines négociations). “NoooOn ! Pas question de traîner sur les trottoirs !” (Imaginez une voix de poule mal léchée). Parfois j’aimerais bien que mes voisins invisibles prennent cette poule pour leur prochaine cérémonie.
Au deuxième y’a une vieille qui crie “Youhou ! Y’a quelqu’un dans la maison ? Youhou ! Y’a quelqu’un dans la maison ?” Personne ne prend jamais la peine de lui répondre, alors parfois en passant je dis “Oui y’a quelqu’un dans la maison” et elle répond “Casse-toi!”. Les vieux ça perd la boule et ça fait peur.
Et enfin, la pire, mon ennemie jurée, la folle furieuse du troisième étage : Madame Y’aTropD’BruitJ’DeviensBarjo. Avec elle, l’immeuble se transforme en Shining. Je crois qu’elle vit l’oreille collée à notre plancher pour être certaine d’entendre le moindre de nos déplacements. Tous les trois jours j’ai une lettre de plaintes sous ma porte : “C’est invivable, vous marchez dans votre appartement ! Vous allez aux toilettes la nuit ! Vous parlez ! Vous jouez de la guitare le dimanche après midi ! VOUS ME RENDEZ MANIACO-DÉPRESSIVE, MÊME MON FILS TROUVE QUE J’AI UNE SALE GUEULE !!” Pas besoin de Jack Nicholson pour qu’un immeuble devienne flippant, suffit d’une timbrée qui veut vous interdire de pisser et marcher. Au début j’étais gentille, je me retenais d’aller aux toilettes le plus longtemps possible et marchais le long des murs pour éviter le bruit, mais à la dixième lettre j’ai commencé à perdre patience. Maintenant je ne rêve que d’une chose c’est qu’elle soit kidnappée par la secte aux poules, séquestrée par la Japonaise pour servir d’engrais au cannabis ou dénoncée à la Poste par Madame Petitrideau pour passages trop fréquents devant le local à poubelles.
Quoi? J’ai l’air d’une psychopathe à épier mes voisins, souhaiter l’enlèvement d’une dingue et éviter ma gardienne? Il faut bien que je me fonde dans le paysage. Ici il n’y a que des fous. Allez savoir à qui emprunter un tire-bouchon dans cet immeuble. Et le comble, c’est que je “N’habite plus à cette adresse” ! Quoi Meudon? Pff, meuh non. Je l’aime bien cet immeuble de barjots. Tiens, d’ailleurs, “Y’a quelqu’un dans la maison?”
















